Skip to content

Un nouvel ordre social (pamphlet pour « le jour d’après »)

« La crise sanitaire actuelle a montré les limites de notre modèle de développement »

Ce préambule qu’on nous présente comme l’idée à l’origine de cette « consultation » devrait être, pour chacun d’entre nous, le premier signal d’alerte et en même temps le symptôme incontestable d’une fraude intellectuelle. D’une sorte de populisme sournois, insidieux. Qui nous ronge comme un virus. Mais que nous portons en nous depuis des décennies.

Comme d’autres l’ont pointé, mettre en avant, sans complexe, le pouvoir décisionnel d’une faillite sanitaire quand très récemment, par ailleurs, des milliers de voix ont été, dans le meilleur des cas, ignorées, et dans le pire, réprimées avec une violence des plus pures [1], c’est admettre que le système ne s’ébranle précisément que lorsqu’il a ouvertement et morbidement failli.

Que la démocratie est une façade. Que seule la survie de ce « modèle de développement » compte. Cette plateforme est-elle preuve qu’il existe un pouvoir du peuple, ou n’est-elle que cette ombre nouvelle au fond de la caverne qui de ses doux contours veut nous rassurer en nous promettant une nouvelle dystopie ?

Mais c’est bien pis encore. Cette déclaration est une ineptie logique, historique et scientifique. Une insulte à notre raison. Il ne faut pas remonter bien loin pour trouver un exemple de crise d’échelle mondiale de laquelle « nous » devions sortir plus sages et plus forts : la crise économique de 2008. Nous devions apprendre que l’économie virtuelle mettait au bord du précipice l’économie réelle. Qu’en dépit de nos conforts de puissances impérialistes, nous rêvions de rêves miroités par les (malins) génies de la finance. Nous devions apprendre ce que beaucoup d’entre nous savaient déjà, quand ceux qui auraient dû changer ne l’ont pas fait d’un iota. Pour que cette illusion d’une « fin de l’histoire » perdure, une seule leçon, terriblement asymétrique et dont beaucoup finissent aussi par payer de leur vie, même si de manière moins dramatique : « l’austérité ».

En vérité, si, changement il y a eu. Les revenus des 1% les plus riches dans le monde ont augmenté de 60% dans les deux dernières décennies, quand ceux de la moitié des plus pauvres a diminué symétriquement [2].

Pendant ce temps, la France s’est propulsée comme l’un des premiers vendeurs d’armes dans le monde [3]. Un progrès de toute beauté, si ce n’est que le coronavirus se rit bien des missiles et encore plus des porte-avions, qu’il utilise pour sa propre conquête. Pleurons donc les victimes du coronavirus, mais propageons du reste la mort sans ressentiment. Avec un joli profit, même.

Depuis quand savons-nous les méfaits de l’utilisation des énergies fossiles ? De la déforestation ? De la monoculture ? Là encore, nous ne sommes exhortés au changement que lorsque que le monstre à profits de l’industrie mondiale est jugé mûr pour la transition. J’ai vu un nombre de références à l’environnement et au changement climatique ailleurs sur ce site. Ne voit-on pas qu’à l’instar de l’épidémie de coronavirus, nous ne faisons que sauter de précipice en précipice ?

À quoi peut bien servir de séparer le verre du plastique quand des dizaines de millions de téléphones portables sont jetés chaque année [4] ?

À quoi peut bien servir un régime végétarien quand le soja est aujourd’hui une des premières commodités mondialisées et contribue à des séries de catastrophes écologiques en Amérique du Sud [5] ?

Et cætera. Et cætera. Et cætera.

« Nous sommes en guerre » a-t-on entendu. La guerre la plus longue et la plus répandue, c’est la guerre sociale (à défaut de l’appeler guerre des classes, qui risquerait de se faire affubler d’atavisme), entre hordes dirigeantes et masses obédientes, celle qui aujourd’hui met en œuvre deux armes dévastatrices : la peur et l’oubli.

Le « modèle actuel de développement » a un nom, qui volontairement a été omis : c’est le néolibéralisme. Une façon, si l’on veut, de faire du capitalisme non seulement un modèle économique, mais aussi politico-social. Ce modèle s’est effondré de manière catastrophique dans son histoire, des douzaines de fois [6]. L’a-t-on changé ? Oui, en quelque sorte : on l’a fait plus prévalent que jamais.

Capitalisme n’est pas un mot magique, mystique que brandissent certains politiciens pour faire peser une menace abstraite sur la société (bien que beaucoup semblent l’employer de cette manière). Il est également mensonger de faire croire que l’économie néo-libérale est la seule viable (d’où cet inconfort évident dans le fait d’utiliser l’expression « modèle de développement »). En son sein, le capitalisme porte la contradiction que la valeur du travail ne peut pas être une valeur sociale. Que l’effort de tout un chacun a pour but le succès de certains au détriment des autres. La société néolibérale sacrifie le bien-être de la majorité au nom d’une compétition universelle pour l’écrasement de son voisin. On peut la tordre dans tous les sens, la coiffer et la maquiller de belles rhétoriques solidaires (on appelle ça du « révisionnisme » dans le jargon [7]), mais elle restera ce qu’elle est. Le temps est même passé de prétendre que le néo-libéralisme, malgré ses défauts, « conduit à l’enrichissement général de la population » : non, il conduit bien à son appauvrissement, mais ce ne sont finalement que des données à ajuster sur des chartes de production [8]. Tout le monde vit avec. Jusqu’à ce que la mort ne frappe plus seulement figurativement. Et, non, la France n’est pas une espèce d’île paradisiaque (dans l’archipel européen) qui est en dehors de tout ça, parce que… parce que nous sommes Français, nom d’une pipe !

Aussi terrible soit-il, le coronavirus du Covid-19 n’a rien montré qui ne fût déjà apparent, pour peu que l’on eût fait l’effort d’y faire attention lorsqu’il était encore temps. Plutôt que de mitrailler la gueule des gens à coups de LBD 40 et de gaz lacrymogène.

Non, il n’y aura pas de consultation de souverain à sujets. De diversion, de digression. D’altérations cosmétiques avec lesquelles une illusion de multipartisme politique jonglera à sa guise.

L’environnement politico-médiatique nous prend tous pour des éternels enfants. Nous sommes destinés à en être. Des enfants en besoin d’être constamment guidés, à qui l’on dit quoi vouloir et quoi aimer. Voici donc des déclarations d’enfants, pleins de rêves utopiques, résolus à en finir avec le joug parental :

>> Ce sera la fin des oligarchies : La valeur du travail sera retournée à ceux qui travaillent. Le travail ne doit plus être une fin en soi. Il doit être réintégré à son rôle social. L’accumulation des richesses sera abolie. Les ressources seront prioritairement canalisées vers les moteurs de la société : la recherche, l’éducation, la santé. Ce qui a été promis mille fois, mais qui est pratiquement impossible sans mettre fin au néo-libéralisme.

>> Ce sera le retour à la démocratie : Plus de représentants qui ne sont que de mauvais acteurs à temps plein (avec des salaires bien meilleurs que ne prévoit la rémunération des intermittents !). Les élus doivent être des gens informés qui recouvrent non seulement le champ des orientations idéologiques mais aussi celui des professions. Surtout, la politique ne doit pas être « confiée » à une école de privilégiés en nourrissant l’idée que cela débarrasse le peuple d’y réfléchir autrement qu’autour d’une pression à une heure et quart. Vouloir la démocratie, c’est être prêt à la construire. Il est important de préciser que ceci n’est pas possible sans repenser le travail dans son ensemble – pour créer les conditions physiques et psychologiques mêmes de s’immiscer dans les affaires politiques – et de la fin de la société aliénante. Il faudra en revenir à démocratie « à la Tocqueville », même s’il a plus qu’échoué aux États-Unis. Le « vote blanc » ne sert à rien sans (1) alternative idéologique, (2) se défaire de la sous-classe bourgeoise qu’on appelle la « classe politique ».

>> Ce sera la fin de la surproduction et de la surconsommation : N’en déplaise à cette terminologie anglo-saxonne nauséabonde, nous ne sommes pas des consommateurs (ni d’abord, ni ensuite, ni jamais). Nous sommes des personnes. Nous n’avons pas besoin de « pouvoir d’achat », car l’achat n’est pas un pouvoir : c’est une servitude.

>> Ce sera la fin de la « société du spectacle » : Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle le situationnisme. Ça ne signifie évidemment pas qu’on arrêtera le cinéma ou le théâtre, ça n’a rien à voir. Il s’agit d’arrêter la mise en scène des espaces social et politique. Il n’y a pas plus trompeur que cette expression désormais ubiquitaire de « l’expérience », qu’on doit évidemment encore aux maîtres à penser de l’esclavage mental anglo-saxons. L’image, l’illusion, les dieux-icônes nous gouvernent : il faut s’en séparer [9].

Nous ne serons plus des commodités ambulantes.

Ce sera la fin de l’aliénation.

Si vous n’êtes pas prêts à entendre ces demandes, inutile de nous déranger. Nous pouvons nous en retourner à notre castration mentale [10].

Kilapan
Chercheur français

Liens et références :

[1] Autre forme de « consultation » gouvernementale en période de crise : https://desarmons.net/index.php/2019/01/04/recensement-provisoire-des-blesses-graves-des-manifestations-du-mois-de-decembre-2018/

[2] https://www.oxfam.org/en/press-releases/62-people-own-same-half-world-reveals-oxfam-davos-report

[3] https://www.challenges.fr/entreprise/defense/la-france-championne-des-ventes-d-armes_473623

[4] https://planetgreenrecycle.com/fundraising/e-waste/the-electronic-waste-crisis-cell-phones-facts-and-figures

[5] https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03066150.2016.1146705

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_economic_crises

[7] http://www.marxisme.fr/download/autres/Textes_sur_le_revisionnisme_de_Mao_tsetoung.pdf

[8] https://www.businessinsider.com/the-pauperization-of-europe-2012-8?IR=T

[9] https://libcom.org/library/spectacular-times-larry-law

[10] Encore et toujours – la castration mentale : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/bernard-noel-1ere-diffusion-11061997